Evergrande ne sera pas le Lehman Brother Chinois

Evergrande, plus connu en Chine sous le nom de Hengda, est le second promoteur immobilier du pays. L’entreprise a été créée en 1996. Elle est basée à Shenzhen dans le sud du pays. Portée par des décennies d’urbanisation galopante, Evergrande compte 200.000 employés et induit un volant de 3 à 4 millions d’emplois chez les sous-traitants. Elle ne s’est pas contentée de l’immobilier. Evergrande s’est très largement diversifiée : le football avec le Guangzhou Football Club, les parcs d’attraction, l’eau minérale, les télécommunications, les assurances, les voitures électriques, …

Son patron fondateur, Xu Jiayin (Hui Ka Yan en cantonnais – 62 ans), a été en 2017 la plus grosse fortune privée de Chine (plus de 40 milliards de dollars). Il s’est fait connaître pour un style de vie somptueux : jets privés, super yachts, maisons luxueuses à Hongkong, … Il a été surnommé le Donald Trump chinois pour avoir bâti son empire sur une montagne de dettes. Il est membre de l’Assemblée consultative populaire chinoise. Mais, il fait face aujourd’hui à un sérieux revers de fortune.

La crise de liquidité d’Evergrande démarre avec une annonce de l’entreprise à la mi-septembre 2021 comme quoi elle pourrait ne pas être en mesure de payer ses créanciers ; le défaut de paiement est avéré à la fin de septembre. Le groupe se voit accorder 30 jours par les autorités pour trouver une solution avec ses créanciers. Mais, de nouvelles échéances ne sont pas honorées en octobre. La vente d’actifs est au programme avec le risque du déclenchement d’une spirale de baisse auto-entretenue (le « moment Minsky »).

La dette est abyssale : 260 milliards d’euros (300 milliards de dollars) – soit l’équivalent de 2% du PIB chinois. Evergrande s’est en effet endettée pour acheter des terrains aux gouvernements locaux. L’entreprise aurait ainsi 778 projets en cours dans 223 villes chinoises. Evergrande devrait rembourser 12 milliards d’euros de prêts en 2022. Les prêts ont été contractés auprès de banques chinoises. Le risque systémique fait que plusieurs banques pourraient se retrouver elles-mêmes en difficulté si Evergrande devait tomber. Evergrande doit aussi de l’argent à ses fournisseurs et prestataires ; qui pourraient à leur tour devoir mettre la clé sous la porte. La chute pourrait aussi avoir un impact sur les marchés de commodités. Avec la chute de l’action, la capitalisation s’est effondrée, passant de 41 milliards de dollars en 2020 à 3,7 milliards en septembre 2021 ; Evergrande décide la suspension de sa cotation à Hongkong en octobre.

Si Evergrande ne parvient pas à payer ses créanciers, l’entreprise risque la liquidation. En septembre 2021, l’entreprise a 1,4 million de logements non achevés, non livrés et dont les chantiers sont à l’arrêt. Depuis 2020, Pékin a édicté des règles pour limiter l’endettement des promoteurs comme l’interdiction de vendre des appartements sans en avoir achevé la construction. De nouveaux ratios prudentiels ont aussi été imposés par le régulateur.

L’Etat chinois va-t-il se porter à la rescousse et sauver le soldat Evergrande – too big to fail ? va-t-il orchestrer une restructuration à l’image de ce qui avait été fait avec HNA ? peut-il convaincre des entreprises publiques de racheter des pans d’Evergrande ? où laisser faire la faillite du groupe qui pourrait devenir une menace pour l’économie à travers un effet domino ?

L’activité immobilière et la construction représentent officiellement 15% du PIB chinois – mais le chiffre pourrait être plus élevé. Le problème est un surcroit d’offre. Il y aurait en Chine trois milliards de mètres-carrés d’appartements non vendus, et donc assez pour loger 30 millions de familles de trois personnes – soit assez de mètres-carrés pour loger 90 millions de personnes (d’après Rhodium). Si le secteur doit se dégonfler, il y aura des ajustements significatifs à venir dans l’économie chinoise. Le cas d’Evergrande pourrait également affecter les projets conduits par des développeurs chinois en dehors de Chine. Toutefois, il est peu vraisemblable qu’il puisse avoir l’impact global qu’a eu la faillite de Lehmann Brothers, les activités d’Evergrande étant essentiellement chinoises. Reste que son auditeur, PwC, n’avait pas lancé de signaux d’alerte alors que, dès 2016, les analystes de GMT Research (Hongkong) avaient révélé des pratiques comptables questionnables.

Fin septembre 2021, les cotations du promoteur immobilier Fantasia, également basé à Shenzhen mais de bien moindre importance qu’Evergrande, ont été suspendues à Hongkong (Fantasia a été fondé par une nièce de Zeng Qinghong, un ex vice-président de la RPC). En octobre 2021, Fantasia se révèle également incapable d’honorer les remboursements de sa dette. Deux de ses directeurs décident de quitter l’entreprise. Le promoteur Sinic (basé à Shanghai) avait dévissé en septembre et perdu 87% sur la bourse de Hongkong. En octobre, après que sa cotation ait été suspendue, il annonce à son tour ne pas être en mesure d’honorer le remboursement d’un emprunt. Qui sera le prochain sur la liste ? D’autres promoteurs comme China Modern Land (basé à Pékin) ou Sunac (basé à Tianjin) ont aussi montré des signes de fragilité.

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Charles Darwin eut été fasciné par l’évolution du Parti communiste chinois

En cette année de fête, le Parti Communiste Chinois (PCC) a de quoi surprendre. Le communisme n’a rien de chinois ; il a été importé d’Europe. La création du parti aura plus résulté du rejet des occupants que d’une adhésion au Marxisme. Les actuels dirigeants proclament à tout va leur fidélité aux principes marxiste-léniniste, mais cette base idéologique s’est très largement délitée. La Chine est aujourd’hui très loin de la dictature du prolétariat pourtant si vivace dans les années soixante-dix. Une (re) plongée dans l’ouvrage d’Alain Peyrefitte (Quand la Chine s’éveillera) montre combien l’idéal communiste a été balayé. S’il y a dictature, c’est celle du Parti qui empêche à tout prix l’émergence de concurrents pour préserver son monopole. La justification de l’exclusivité du parti communiste en Chine est bien sûr alimentée par sa réussite macro-économique : passer d’un PIB par tête de 200 dollars en 1980 à 50 fois plus en 2020 est tout sauf neutre. Le PCC a de fait apporté des améliorations tangibles à la vie de centaines de millions de Chinois.

Le Parti n’est pas un parti ouvrier comme pouvaient l’être les partis communistes européens. D’un parti ouvrier – ou plutôt paysan, il est devenu le parti de l’excellence, le représentant de toutes les « forces productives et culturelles avancées ». Depuis Jiang Zemin, le PCC est ouvert aux hommes d’affaires. L’adhésion au parti combine ferveur idéologique et encore plus volonté d’accélérer sa carrière. Avec plus de 90 millions de membres, c’est la seconde plus importante formation politique au monde (après le parti Bharatiya Janata).

Le Parti est sans doute la plus grande bureaucratie au monde. Il y a quatre millions d’organisations de base (de type cellule). La puissance vient du fait que les cellules sont présentes dans les administrations et les entreprises. Elles constituent une structure de pouvoir parallèle dans toutes les organisations et entreprises publiques. Elles doublent les hiérarchies régulières – à côté du Directeur général, on trouve un secrétaire du Parti. La réalité est celle d’une dualité Etat / Parti. Le PCC est doublement aux commandes car c’est aussi lui qui nomme les dirigeants de toutes les grandes entreprises publiques. Les cellules conduisent régulièrement des enquêtes de terrain approfondies, consultent des experts et des personnalités. A tous les échelons, il n’y a pas d’élections, mais des cooptations.

Aucune organisation ne peut vivre en Chine sans lien organique avec le PCC – à commencer par les entreprises étrangères. Il faut le soutien de la puissance publique – et la puissance publique, c’est le PCC. Selon l’envergure de son projet, l’entreprise étrangère devra monter plus ou moins haut dans la hiérarchie. Les gros projets qui concernent le pays dans son ensemble démarrent tout le temps dans les bureaux du Président et du Premier Ministre. L’initiation d’un gros projet sur Shanghai passera immanquablement par les plus hauts niveaux de la municipalité qui représente, rappelons-le, 25 millions d’habitants (le seul district de Pudong, avec cinq millions de personnes, a le même nombre d’habitants que Singapour ou la Finlande). L’installation au niveau d’une province démarrera aussi par l’aval du gouvernement provincial.

Dominique Jolly

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The New Chinese Dream

https://www.palgrave.com/gp/book/9783030698119

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Cases on Technological Entrepreneurship

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La seconde édition de mon manuel de Stratégie d’Entreprise paraît aujourd’hui.

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Webster’s Got Talent 2021: Yasmin & Sarah: Dreamer’s Water

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Les routes de la soie – L’histoire du cœur du monde, par Peter Frankopan

Peter Frankopan (2017), Les routes de la soie – L’histoire du cœur du monde, Editions Nevicata pour la version française, 735 pages.

C’est un livre pour les passionnés d’histoire. La thèse de l’auteur est que la région qui va des rivages orientaux de la Méditerranée et de la mer Noire jusqu’à l’Himalaya est ce qui fut l’axe de rotation du monde. Le livre nous transporte ainsi à Damas, Bagdad, Jalalabad, Samarcande, Kachgar, … On se balade en Perse, en Khazarie (sud de l’actuelle Russie), chez les Vikings, … L’auteur offre un panorama très large : il part de quelques siècles avant Jésus-Christ jusqu’à la fin du vingtième – une histoire très contemporaine ! Il offre aussi des plongées profondes. Il raconte par exemple par le menu la chute de Rome, la prise de Jérusalem par Saladin en 1187, les invasions mongoles conduites jusqu’à la Hongrie et la Pologne (juste stoppées par la mort du Grand Khan), les expéditions maritimes de Zheng He, … Avec une écriture très dense, l’auteur nous transporte dans l’Empire Romain, la Perse du premier siècle et second siècle après Jésus-Christ, … L’auteur défend également l’idée que les pouvoirs ont tous cherché dans l’histoire à trouver une route pour leur développement économique. Quête de la soie, des épices, de l’or, des minerais, du pétrole, … C’est l’histoire des grandes puissances et de leur conquête du monde.

L’œuvre est impressionnante vu le champ couvert tant en termes de périodes que de sources. L’auteur mobilise une somme de connaissances considérable. Il s’appuie sur les travaux d’archéologues et d’historiens. Le nombre de sources mobilisées est saisissant. Les notes et références tiennent sur près de cent pages !

Peter Frankopan donne un rôle important aux religions, montre la lutte entre celles-ci et souligne l’interrelation entre le pouvoir religieux et le pouvoir politique. L’auteur relate en détail l’expansion des religions : christianisme, islam, judaïsme, bouddhisme, zoroastrisme, … Les guerres sont souvent justifiées par la défense du Tout-puissant. Le livre montre que les conquêtes visaient des prises de « parts de marché » au plan religieux, mais aussi au plan commercial – l’accès aux épices entre autres (poivre, muscade, clous de girofle, gingembre, cardamone, curcuma, cannelle … avaient un effet médicinal supposé). Comme pour la soie, il s’agissait d’un commerce élitiste et luxueux. Les croisades ont ainsi été motivées par la religion mais aussi par des buts commerciaux. Le balayage historique retrace la montée en puissance du monde musulman. Ce fut l’époque des réussites scientifiques et intellectuelles du monde musulman. L’auteur associe l’expansion de l’Islam aux routes commerciales. Il offre un panorama des relations entre Chrétiens et Musulmans. Il relève qu’au Moyen-Age, il y avait plus de Chrétiens en Asie qu’en Europe. Les tensions entre le monde musulman et le monde chrétien est un des fils rouges du livre. C’est aussi l’époque où une large part de l’Asie est réunie sous l’autorité des Mongols. On apprend que si les Mongols ont été les champions de la domination militaire, ils avaient en même temps une conception paisible de la religion – avec une tolérance théologique. La religion n’est pas la seule trame de l’ouvrage.

En 1500, avec 500 entités politiques, l’Europe est très fragmentée. On voit la montée en puissance des Espagnols, des Portugais, des Ottomans, … On suit l’ascension de l’Angleterre à partir du seizième siècle. On suit l’appropriation du trésor des Aztèques et des Incas par les Espagnols. On voit le décollage international des Pays-Bas à la fin du seizième siècle et au début du dix-septième siècle notamment en Asie. On voit les luttes d’influence entre Anglais, Hollandais, Français, Italiens, Portugais et Espagnols. Il faut dire que l’Europe a constamment investi dans les technologies de l’armement. Sur ces routes, la force militaire s’accompagne souvent de pillages et de massacres. Ce sont des flux de biens, d’or et d’argent, mais aussi d’esclaves. On voit les rivalités entre grandes puissances pour s’attirer les faveurs d’un pays. Le soutien des dirigeants des pays abordés passe par le rituel des présents ; on voit les règles de rémunération sous la forme de cadeaux. On voit le développement de la corruption avec le commerce des drogues. On voit les Etats-Unis se construire, l’apogée de l’Empire britannique, … On voit la lutte entre l’Angleterre et la Russie en Perse à la fin du dix-neuvième et au début du vingtième pour la course au pétrole. On suit les affrontements, les alliances, les obsessions des grandes puissances et les jeux géopolitiques. On voit les répercussions de la seconde guerre mondiale, le reflux de l’Europe occidentale au profit des Etats-Unis au Moyen et au Proche-Orient. On suit les intérêts américains en Irak, en Iran, en Afghanistan, en Inde, … dans les années 1950 avec en perspective la lutte d’influence avec l’Union soviétique. On voit même le retour de l’ayatollah Khomeiny en Iran, l’invasion de l’Afghanistan par les Soviétiques, l’enlisement des Américains dans le bourbier irakien, l’attaque des Tours Jumelles, …

Il faut faire l’effort de rentrer dans le livre ; les chapitres sont lourds. Le récit est incroyablement détaillé et assez peu structurant ; ce n’est pas un ouvrage d’initiation. L’auteur construit son texte en faisant des focus sur des régions et/ou des périodes sans que l’on sache vraiment pourquoi il se concentre sur ceci et pas sur cela. Chaque chapitre est un gros bloc, sans section, ni paragraphe ; c’est pour ça qu’on peut avoir du mal à s’y retrouver. Chaque chapitre est une surprise dans le sens où l’on nous emmène sur des terrains qui ne semblent pas toujours s’enchaîner de façon évidente. Chaque chapitre est un patchwork fait d’histoires pas nécessairement liées. L’auteur glisse des histoires dans l’histoire. L’écriture est assez décousue et déstructurée : on papillonne d’un sujet à l’autre, on passe d’un pays à l’autre, d’un thème à l’autre, d’une séquence à l’autre, … Les profanes vont avoir du mal. Toutefois, le dénominateur commun qui transpire à travers ces chapitres est la recherche de nouvelles richesses – c’est l’économie qui est la force motrice, et c’est aussi le peu de cas fait par ces manœuvres des grandes puissances aux populations locales.

Je suggère donc au lecteur de se laisser aller. Il faut lâcher prise. Il ne faut pas trop réfléchir. Il faut se laisser transporter par le récit, prendre ce livre comme une initiation au voyage dans le temps. Et là, c’est un film tourné en panoramique que l’on déroule avec les navires, les batailles, les mosquées, …  Lire ce livre, c’est une peu comme déambuler au hasard dans une médina inconnue. C’est fantastique, tous les sens sont en éveil. Mais on n’a aucune idée du plan de la ville ; et la carte temporelle reste aussi floue.

Soyons clairs, le titre de cet ouvrage ne rend pas compte de son contenu ; on frôle l’imposture. Le titre est faux ; la seule chose qui compte est le sous-titre : « L’histoire du monde ». Le texte va en effet bien au-delà des Routes de la soie. On passe à travers les siècles d’histoire, mais les routes considérées n’ont pas trait à la soie. L’auteur s’est emparé du concept de route pour le décliner en autant de chapitres que contient l’ouvrage. Ce n’est donc pas un livre sur les routes de la soie (qui font au mieux 5% du livre). Mais ce sont 25 routes examinées par l’auteur. Il y a les routes vers les Amériques, la route de l’or le long de la côte ouest africaine, la route maritime vers l’Asie trouvée par Vasco de Gama en passant par le cap de Bonne Espérance, … Un titre plus honnête – mais moins sexy, eut été quelque chose du genre : « Les routes du commerce vers de nouvelles richesses ».

Un des aspects moins glamour des routes de la soie fut leur rôle dans la diffusion des épidémies. La peste noire est ainsi venue au quatorzième siècle en Europe et en Afrique des steppes eurasiennes ; l’Europe perdra un tiers de sa population (25 millions sur 75).

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Que peut l’entreprise ? par Félix Torres, Humensis, 2021.

Responsabilité sociale des entreprises | Conseil en Stratégie, M&A et  Transformation

Entrepreneur, historien, essayiste, éditeur, Félix Torres est un observateur attentif, curieux et impliqué de la vie des entreprises. Il ne garde pas ses réflexions pour un cercle étroit d’élus académiques, mais partage régulièrement ses vues à travers les demandes d’histoires, de réflexions et d’écriture qui lui sont adressées. Après un ouvrage remarqué sur les racines du déclin français, Le virage manqué. 1974-1984 : ces dix années où la France a décroché (avec Michel Hau, Manitoba/Les Belles lettres, 2020), Félix Torres pose dans sa dernière livraison une question ambitieuse : « Que peut l’entreprise ? »… En bref, de quoi est-elle responsable à une époque où, désormais au cœur de l’économie et de la société, elle fait figure de deus ex machina, voire de dernier recours incontournable (ou détesté) ? Pour lui, l’entreprise, c’est d’abord l’entrepreneuriat – un entrepreneur qui recherche ses propres buts. C’est aussi la créativité, la création de richesse, l’esprit d’initiative – le tout dans un contexte d’économie de marché au sein d’un Etat de droit démocratique.

Dans Que peut l’entreprise ?, Félix Torres analyse les changements structurels dans l’actionnariat des sociétés qu’une finance toute puissante a fait émerger depuis plusieurs décennies déjà. Il reprend le concept de Polanyi pour parler des entreprises « désencastrées », i.e. sorties de leur environnement sociétal. Les entrepreneurs ont en effet un pouvoir vertigineux sur la vie et les choses. Les gens aiment l’entreprise, mais plus la petite que la multinationale : celle-ci aurait trop de pouvoir, trop d’argent, trop d’égoïsme, en somme pas assez d’implication pour la cité.

Félix Torres soulève la question de la définition et de l’étendue de la responsabilité de l’entreprise dans la société. Comme l’entreprise et l’Etat ont des mécanismes de régulation différents – une organisation hiérarchique de marché pour la première et un pouvoir démocratique par délégation pour le second, il ne peut y avoir confusion de genre entre les responsabilités de l’entreprise et les responsabilités de l’Etat. Félix Torres n’hésite pas à mettre les points sur les i : l’entreprise n’est ni une institution sociale, ni un acteur politique, mais seulement un organisme économique. En ce sens, malgré ce que voudraient certains (oubliant les limites du paternalisme d’autrefois), une « entreprise-providence » néo-libérale ne saurait se substituer à un Etat-providence défaillant !

L’auteur rappelle que la première responsabilité des entrepreneurs est d’abord économique, celle de la sanction du marché et de la création de richesse. Il retrace judicieusement la genèse de la responsabilité sociale de l’entreprise (RSE), des années 1950 (Howard Bowen, The Social Responsibilities of the Businessman) aux années 1980-90 (notions-clé de parties prenantes et d’écosystème). L’auteur rappelle le concept d’externalité négative qui fonde la notion de RSE. L’entreprise est sans conteste responsable de ses impacts sociaux et environnementaux. Ses responsabilités ne peuvent donc être étrangères à son objet.

Félix Torres est à l’affut de l’évolution de la relation entreprise-société et de ce qu’elle implique. A l’heure d’une « raison d’être » plutôt floue (une mode managériale de plus ?) qui nous rappelle les projets d’entreprise « copiés-collés » d’autrefois, sa réflexion sur les appels à transformer la nature du but de l’entreprise et sa gouvernance trace des lignes rouges. Faut-il avoir une lecture extensive de ses responsabilités et lui demander de guérir tous les maux, y compris ceux qu’elle n’a pas causés ?… Pour l’auteur, l’entreprise ne saurait résoudre toutes les peines du monde. Celle-ci peut-elle devenir le lieu de réalisation d’un projet à la fois productif et sociétal ? Ce n’est pas sûr. Les vertus de l’entreprise sont ailleurs, dans l’efficacité technique et commerciale, dans l’innovation et la recherche de chemins aujourd’hui insoupçonnés, … Félix Torres montre que tout est affaire de dosage entre les libertés à offrir à l’entrepreneur et à sa création de richesse et les contraintes juridiques et fiscales que lui imposent légitimement les pouvoirs publics et la société où elle fonctionne.

L’auteur pose aussi la question de la gouvernance de l’entreprise, sans doute à toiletter depuis le Rapports Viénot de 1995 et 1999 si l’on pousse la logique de sa démonstration, … Dans la lignée de Jean Tirole dans L’économie du bien commun, il réfute l’idée de donner plus de place à l’ensemble des parties prenantes dans la gouvernance de l’entreprise, une idée grosse de dérives pernicieuses à ses yeux. Mais il souligne qu’au-delà de la RSE, l’entreprise n’est pas seulement responsable des dommages qu’elle cause : elle est redevable – elle doit rendre compte de ses décisions et de leurs impacts à ses diverses parties prenantes. Un sacré enjeu pour l’entreprise actionnariale et financiarisée actuelle ! Au fond, pourquoi pas ?

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Voyage d’une Parisienne à Lhassa

Alexandra David-Néel (1927). Voyage d’une Parisienne à Lhassa, Paris, Librairie Plon, 373 p.

Le livre « Voyage d’une Parisienne à Lhassa », paru en 1927, est un de la trentaine d’ouvrages écrits par Alexandra David-Neel (1868-1969), une orientaliste de formation, qui a été ethnologue et exploratrice, mais aussi cantatrice à ses débuts.

Après 14 ans passés en Asie, Alexandra David-Néel est la première occidentale à entrer en 1924 dans Lhassa, capitale du Tibet, alors interdite aux étrangers. À l’époque, le Tibet n’est pas une région homogène avec un gouvernement unique, mais plutôt une somme de tribus indépendantes. La Chine a exercé sa suzeraineté jusqu’à la fin de l’empire en 1911 ; le Tibet s’est alors retrouvé dans une indépendance de fait et le lama-roi a essayé de régner sur tout le territoire. Alexandra David-Néel arrive après avoir voyagé à travers la Chine et notamment traversé le désert de Gobi. Elle est accompagnée de Yongden, son fils adoptif – un authentique lama. Elle a alors 56 ans. Convertie au bouddhisme dans sa jeunesse, maitrisant la langue tibétaine, elle s’est donnée comme défi d’atteindre Lhassa pour assister aux fêtes du premier mois de l’année. Le cœur du récit porte sur l’aventure, sur un trajet de quatre mois à pieds entre la province chinoise du Yunnan et Lhassa. La relation de la course alpine est extrêmement détaillée, l’auteur donnant une somme de détails quasi au jour le jour. On y découvre incidemment les us et coutumes des campagnes tibétaines du début du vingtième siècle (pour le moins rustiques).

Pour contrer l’interdiction faite aux étrangers, Alexandra David-Néel choisit de se déguiser en mendiante tibétaine. Déguisée en dévote nécessiteuse, n’hésitant pas à mendier, elle se donne ainsi les moyens de ne pas se faire remarquer. Elle s’habille de loques, se teint les cheveux à l’encre de Chine, se chausse de bottes de paysans et se couvre la tête d’un vieux bonnet trouvé sur leur route. En se travestissant, l’auteur donne une couleur bien spécifique à son aventure puisque la relation avec les locaux sera intrinsèquement biaisée. Il leur faudra mentir en permanence pour répondre à l’autochtone toujours soucieux de connaître l’origine des visiteurs. La relation avec chacune des personnes rencontrées tout au long du voyage ne sera jamais authentique, mais toujours troublée par ce double-jeu. Le stratagème aura de fait permis à l’auteur de rentrer dans l’intimité du petit peuple (qu’elle regarde souvent avec condescendance).

Elle en robe tibétaine, lui en habits monastiques, les deux compères partent en octobre 1923 avec un minimum de bagages et vivront comme des chemineaux. Ils arriveront à Lhassa en janvier 1924 où ils passeront deux mois. Ils partent du Yunnan avec deux porteurs dont ils se sépareront subrepticement. Ils avanceront seuls quasi tout le temps, sans guide, et passeront la frontière en déjouant la surveillance. Ils ont dû développer quantité de ruses pour ne pas être repérés, ni éveiller la suspicion. Il leur fallait à tout prix ne pas croiser des fonctionnaires et des soldats. Ils voyageront d’abord de nuit pour limiter les contacts avec les locaux. Ils prendront des pistes et des chemins muletiers empruntés par les pèlerins. Et progressivement passeront par des villages isolés et se risqueront à plus de contacts avec les indigènes au fur et à mesure de leur entrée dans le pays au point de parfois même coucher chez l’habitant des campagnes. Ils feront tout de même tout leur voyage avec l’angoisse de se faire identifier par des soldats et d’être reconduits à la frontière.

C’est une balade à près de 5.000 mètres d’altitude. Alexandra David-Néel et Yongden ont franchi à pied plusieurs chaînes de montagne avec des cols à plus de 3.000 mètres. Il y a la crainte que leur incognito soit révélé, mais aussi l’angoisse de se tromper de chemin quand le voyageur cherche un col à ces altitudes. Ils passent par des régions particulièrement inhospitalières ; il faut affronter le froid, les chutes de neige. Il leur faut aussi à quelques occasions affronter des brigands par la ruse ou par la force. Ils sont d’abord passés par le massif du Kha-karpo. Ils ont remonté la vallée de la rivière Salouen. Ils ont pris la vallée du Po Tsangpo. Ils sont passés par la région du Kongpo. Ils sont longé la rivière Giamda et se sont dirigés vers le Brahmapoutre.

Les conditions sont ascétiques tout au long du voyage. Les deux voyageurs auront passé l’essentiel de leurs nuits en plein air. Il faut s’imaginer le sol gelé, des campements rudimentaires où il faut chaque fois trouver du bois pour le feu, une nourriture frustre et peu ragoutante qu’il s’agisse des ravitaillements faits en route ou de la nourriture offerte par les paysans qui les accueillent à table. L’aliment de base au Tibet est la tsampa, la farine d’orge grillée et le thé beurré. On voit les deux voyageurs à court de victuailles cherchant leur chemin dans la neige. On les voit aussi refusant viande et alcool offerts par les paysans.

La présence du lama Yongden aux côtés de l’auteur fut sans doute la condition de la réalisation du voyage. Les Tibétains sont très respectueux des religieux. Le lama fait l’objet de tous les égards, pendant que sa « mère » est au mieux à l’arrière-plan. Du fait de sa condition, le lama a été régulièrement sollicité pendant le voyage par des pèlerins et des villageois aux croyances archaïques. Le plus souvent consulté pour prédire l’avenir, on le voit aussi accompagnant un mourant. Le livre montre la foi totale témoignée par les populations à la campagne dans le lama.

L’auteur a son style d’écriture propre qui requiert du lecteur une certaine souplesse psychique. Elle consacre deux lignes à l’arrivée à Lhassa, le but ultime du voyage, mais elle peut consacrer trois ou quatre pages à une anecdote sans importance. Elle ouvre des parenthèses tantôt sur l’histoire, tantôt sur la religion, tantôt sur un autre thème sans que l’on sache exactement pourquoi ces parenthèses sont ouvertes là et pas ailleurs. Arrivés à Lhassa, les deux voyageurs y séjourneront toujours dans le dénuement. Ils assisteront aux fêtes et cérémonies qu’ils convoitaient. La description de Lhassa révèle les caractéristiques chinoises incorporées dans la ville, ses monastères, ses temples et palais. Nos voyageurs passeront par Gyantsé, la troisième ville du Tibet, avant de rejoindre la province du Sikkim en Inde.

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China Corp. 2025 : Dans les coulisses du capitalisme à la chinoise

Jean-François Dufour (2019), « China Corp. 2025 : Dans les coulisses du capitalisme à la chinoise », Maxima – Laurent du Mesnil, Paris.

C’est un ouvrage court (227 pages), écrit dans un langage clair. L’auteur montre une connaissance fine du tissu industriel chinois qui aide à comprendre les restructurations industrielles chinoises. Et livre une impressionnante description des entreprises publiques chinoises. Il partage sa vision des mouvements capitalistiques de ces 10 ou 15 dernières années. Il s’appuie à cet effet sur un suivi précis des mouvements de fusions & acquisitions et des modifications au capital des entreprises publiques. Il éclaire aussi sur la nature des interactions entre l’économie et la politique, entre le privé et le public. Son propos est argumenté par de nombreux cas pratiques.

L’accent du livre est d’abord financier. L’auteur insiste sur le rôle encore déterminant aujourd’hui de l’Etat planificateur. Le second chapitre, sur les acteurs, est particulièrement illustratif à cet égard ; l’auteur y offre un panorama détaillé des entités existantes et des entités créées pour piloter le plan « Made in China 2025 ». Il offre une analyse très réaliste des moyens et des règles de fonctionnement du système bancaire chinois. Il montre que les grandes banques chinoises sont aux ordres de Pékin. Il porte un regard averti sur les jeux de pouvoir dans l’administration aux plus hautes fonctions. Il montre les tensions entre les autorités provinciales et le pouvoir central et la concurrence parfois forcenée entre les autorités de deux provinces ou de deux municipalités.

Pas de louanges démesurées ; l’auteur sait porter un œil critique. Il montre les succès, mais aussi les difficultés et écueils rencontrés par les Chinois eux-mêmes dans les opérations capitalistiques. Il analyse sans complaisance les revers de la médaille : les créances douteuses. Il montre aussi comment la captation technologique à l’étranger fait aussi partie du plan « Made in China 2025 ».

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