LEGENDRE Aimé-François (1926). La Civilisation Chinoise Moderne, Payot, Paris, 299 p.

C’est un voyage dans le temps que permet cet ouvrage. L’auteur nous livre son expérience d’une vingtaine d’années passées en Chine ; il a notamment séjourné à Chengdu au Sichuan (Tchentou au Setchouen dans une transcription ancienne). Il a vécu la rupture du passage en 1911 du statut d’empire à celui d’une république démocratique – ou en d’autres termes, la bascule de quelques millénaires impériaux à une démocratie toute fraîche. L’auteur n’a d’ailleurs pas beaucoup de sympathie pour le jeune régime démocratique, ni pour un gouvernement central jugé comme manquant d’autorité, ni pour les étrangers qui veulent plaquer des raisonnements avancés dans un pays à peine converti à la démocratie et encore moins pour les mouvements d’étudiants. Cette période du début du vingtième siècle est marquée par l’instabilité politique, la misère et l’absence de développement économique ; on sent bien à la lecture de l’ouvrage qu’on ne balaie pas en quelques années une culture impériale millénaire.

L’auteur est l’archétype de l’Occidental arrivant dans un pays qui a loupé la Révolution industrielle tout auréolé de son savoir scientifique. Dans tous les champs examinés (la famille, la maison, la ville, le vêtement, etc.), il rend compte de situations inchangées depuis des centaines d’années. Le chapitre (III) sur le logement de la famille chinoise ou le chapitre (IV) sur la cité chinoise dépeignent ainsi une situation bien peu amène. La description de la ville avec ses palanquins, ses rues étroites et ses loueurs de pipes donne son lot de pratiques disparues. L’auteur parle ailleurs d’industrie dépassée, d’agriculture archaïque, de Chinois sans volonté, se contentant de reproduire des pratiques ancestrales. Globalement, il décrit une société peu active, peu industrieuse, voire même paresseuse. Il parle de coolie résignés et de paysans ignorants et victimes des caprices de la nature. Il est vrai qu’à l’époque, le nombre d’illettrés était considérable. Ce que l’auteur a observé, c’est un Chinois replié sur son passé. Le retard est patent dans tous les domaines : l’architecture, l’organisation urbaine, l’alimentation et l’industrie. L’expression « état primitif » ressort ainsi régulièrement dans le livre. C’est comme si les progrès avaient été stoppés des centaines d’années auparavant. C’est vrai que la Chine impériale était gouvernée par la classe des lettrés, une aristocratie de l’éducation qui avait mis l’accent sur la littérature et la philosophie et qui était beaucoup moins versée dans les sciences physiques et naturelles.

Cette description de la Chine du début du vingtième siècle permet de saisir l’incroyable chemin parcouru en 90 ans. Si la Chine s’est fortement transformée au cours du vingtième siècle, on trouve tout de même quelques constantes. Il en est ainsi de caractères qui subsistent encore aujourd’hui presqu’un siècle plus tard : les maisons aux cours intérieures, les personnes âgées qui élèvent des oiseaux en cage, le gardien de quartier enfermé dans sa cabane, les restaurateurs ambulants, ou encore les rues dédiées à un corps de métier.

Une face plus sombre de l’ouvrage est l’explication donnée au retard de la Chine. Tout au long du livre, c’est pour l’auteur la supériorité de la « race blanche » sur la « race jaune » qui explique tout (Cf. par exemple dès le début de l’ouvrage : « Et si l’on s’étonne de tant d’inertie, il faut en chercher la cause profonde, originelle, non dans des considérations philosophiques ou autres, mais dans le type racial lui-même, sa valeur biologique. », p. 22). Un chapitre complet (XII, L’âme chinoise) vise à montrer que le Chinois est un être inférieur, passif, au potentiel cérébral insuffisant, mal inspiré, d’une intelligence limitée, manquant d’initiative, négligent, inattentif, etc. Je n’invente rien – je ne fais que de reprendre des développements de l’ouvrage. Le livre ne sent donc pas toujours très bon. La conception selon laquelle le Chinois est une race inférieure s’inscrit dans la vision colonialiste qui prévalait à l’époque. Le livre a été écrit à un moment où Français, Anglais, Allemands et Américains régnaient encore dans les concessions dont ils avaient la charge.

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A propos dominiquejolly

Dominique R. Jolly (Jolly@Webster.ch) est Professeur de Stratégie d’Entreprise à Webster University, Campus de Genève (Suisse). Il est Directeur de la Walker School of Business and Technology.
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