Que peut l’entreprise ? par Félix Torres, Humensis, 2021.

Responsabilité sociale des entreprises | Conseil en Stratégie, M&A et  Transformation

Entrepreneur, historien, essayiste, éditeur, Félix Torres est un observateur attentif, curieux et impliqué de la vie des entreprises. Il ne garde pas ses réflexions pour un cercle étroit d’élus académiques, mais partage régulièrement ses vues à travers les demandes d’histoires, de réflexions et d’écriture qui lui sont adressées. Après un ouvrage remarqué sur les racines du déclin français, Le virage manqué. 1974-1984 : ces dix années où la France a décroché (avec Michel Hau, Manitoba/Les Belles lettres, 2020), Félix Torres pose dans sa dernière livraison une question ambitieuse : « Que peut l’entreprise ? »… En bref, de quoi est-elle responsable à une époque où, désormais au cœur de l’économie et de la société, elle fait figure de deus ex machina, voire de dernier recours incontournable (ou détesté) ? Pour lui, l’entreprise, c’est d’abord l’entrepreneuriat – un entrepreneur qui recherche ses propres buts. C’est aussi la créativité, la création de richesse, l’esprit d’initiative – le tout dans un contexte d’économie de marché au sein d’un Etat de droit démocratique.

Dans Que peut l’entreprise ?, Félix Torres analyse les changements structurels dans l’actionnariat des sociétés qu’une finance toute puissante a fait émerger depuis plusieurs décennies déjà. Il reprend le concept de Polanyi pour parler des entreprises « désencastrées », i.e. sorties de leur environnement sociétal. Les entrepreneurs ont en effet un pouvoir vertigineux sur la vie et les choses. Les gens aiment l’entreprise, mais plus la petite que la multinationale : celle-ci aurait trop de pouvoir, trop d’argent, trop d’égoïsme, en somme pas assez d’implication pour la cité.

Félix Torres soulève la question de la définition et de l’étendue de la responsabilité de l’entreprise dans la société. Comme l’entreprise et l’Etat ont des mécanismes de régulation différents – une organisation hiérarchique de marché pour la première et un pouvoir démocratique par délégation pour le second, il ne peut y avoir confusion de genre entre les responsabilités de l’entreprise et les responsabilités de l’Etat. Félix Torres n’hésite pas à mettre les points sur les i : l’entreprise n’est ni une institution sociale, ni un acteur politique, mais seulement un organisme économique. En ce sens, malgré ce que voudraient certains (oubliant les limites du paternalisme d’autrefois), une « entreprise-providence » néo-libérale ne saurait se substituer à un Etat-providence défaillant !

L’auteur rappelle que la première responsabilité des entrepreneurs est d’abord économique, celle de la sanction du marché et de la création de richesse. Il retrace judicieusement la genèse de la responsabilité sociale de l’entreprise (RSE), des années 1950 (Howard Bowen, The Social Responsibilities of the Businessman) aux années 1980-90 (notions-clé de parties prenantes et d’écosystème). L’auteur rappelle le concept d’externalité négative qui fonde la notion de RSE. L’entreprise est sans conteste responsable de ses impacts sociaux et environnementaux. Ses responsabilités ne peuvent donc être étrangères à son objet.

Félix Torres est à l’affut de l’évolution de la relation entreprise-société et de ce qu’elle implique. A l’heure d’une « raison d’être » plutôt floue (une mode managériale de plus ?) qui nous rappelle les projets d’entreprise « copiés-collés » d’autrefois, sa réflexion sur les appels à transformer la nature du but de l’entreprise et sa gouvernance trace des lignes rouges. Faut-il avoir une lecture extensive de ses responsabilités et lui demander de guérir tous les maux, y compris ceux qu’elle n’a pas causés ?… Pour l’auteur, l’entreprise ne saurait résoudre toutes les peines du monde. Celle-ci peut-elle devenir le lieu de réalisation d’un projet à la fois productif et sociétal ? Ce n’est pas sûr. Les vertus de l’entreprise sont ailleurs, dans l’efficacité technique et commerciale, dans l’innovation et la recherche de chemins aujourd’hui insoupçonnés, … Félix Torres montre que tout est affaire de dosage entre les libertés à offrir à l’entrepreneur et à sa création de richesse et les contraintes juridiques et fiscales que lui imposent légitimement les pouvoirs publics et la société où elle fonctionne.

L’auteur pose aussi la question de la gouvernance de l’entreprise, sans doute à toiletter depuis le Rapports Viénot de 1995 et 1999 si l’on pousse la logique de sa démonstration, … Dans la lignée de Jean Tirole dans L’économie du bien commun, il réfute l’idée de donner plus de place à l’ensemble des parties prenantes dans la gouvernance de l’entreprise, une idée grosse de dérives pernicieuses à ses yeux. Mais il souligne qu’au-delà de la RSE, l’entreprise n’est pas seulement responsable des dommages qu’elle cause : elle est redevable – elle doit rendre compte de ses décisions et de leurs impacts à ses diverses parties prenantes. Un sacré enjeu pour l’entreprise actionnariale et financiarisée actuelle ! Au fond, pourquoi pas ?

A propos dominiquejolly

Dominique R. Jolly (Jolly@Webster.ch) est Professeur de Stratégie d’Entreprise à Webster University, Campus de Genève (Suisse). Il est Directeur de la Walker School of Business and Technology.
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